Alain Guézou, « un sans-dents qui a les crocs »

Par | Publié le 24 octobre 2014

Travailleur pauvre et allocataire du RSA depuis 5 ans, Alain Guézou se bat pour faire entendre la voix des « invisibles » au sein de l’association qu’il préside : RSA Coop. En 2013,  il a parcouru à pied les 612 kilomètres qui séparent Grenoble de Paris afin d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur les effets pervers du RSA. Rencontre avec une bête médiatique à la personnalité complexe.

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« J’avais juré à la Sainte-Vierge qu’on ne me prendrait plus en photo avant que je sois élu sénateur ! » Photo: Hélène Rocco

 

« Bonjour Monseigneur ! » C’est ainsi que l’un de ses amis interpelle Alain Guézou, 57 ans, assis à la terrasse d’un café du centre-ville de Grenoble. Il n’est pas le premier passant, ce vendredi après-midi, à se presser pour lui serrer la main ou lui souffler un baiser. Le militant RSA est populaire, dans tous les sens du terme.

Alain Guézou ne pensait pas devenir, un jour, un travailleur pauvre. Issu d’une famille bretonne aisée, il suit des études d’histoire de l’art celte à l’Ecole du Louvre. Malgré son asthme, il effectue son service militaire, « pour être comme tout le monde », rencontre bientôt la fille du propriétaire d’une usine de textile et l’épouse en 1979. Son beau-père ne voit pas d’un bon œil les études d’Alain Guézou. Il lui propose de rejoindre son entreprise en tant que comptable. Alain accepte de changer de voie et prend des cours du soir. Un bac +5 en poche, il travaille dans un cabinet d’expertise pendant 25 ans, a un train de vie confortable. L’hiver, avec sa femme et ses trois enfants, il part skier à Chamonix. Jusqu’au divorce. Son métier lui demande dès lors trop de temps pour assumer la garde de ses enfants. Il démissionne en 2007.

Le père de famille ne parvient pas à retrouver un emploi : il est trop vieux, donc trop cher. Rapidement, le chômage lui fait perdre pied, il touche seulement le RMI, ses amis l’abandonnent et « des pauvres [l]’aident à remonter la pente. » Au RSA depuis la création de cette allocation en 2009, Alain Guézou décide de fonder la Maison du RSA puis RSA 38 – devenu RSA Coop –, deux associations d’entraide destinées aux allocataires du Revenu de solidarité active et aux personnes en situation précaire. Ensemble, la centaine de membres de l’association RSA Coop réfléchissent à des solutions pour réformer le RSA.

Le Revenu de solidarité active (RSA) est un revenu minimum pour ceux qui ne travaillent pas et un complément de revenu pour ceux qui travaillent, y compris en contrat aidé, ou qui prennent ou reprennent un emploi mais dont les ressources n’atteignent pas un certain niveau, variable selon la composition du foyer. Source : Social-sante.gouv.fr

 

Alain Guézou, à côté de la Place des Tilleuls à Grenoble où il aime venir lire. Photo: Hélène Rocco

Alain Guézou, à côté de la Place des Tilleuls à Grenoble où il aime venir lire. Photo: Hélène Rocco

« Au RSA, les petits plaisirs du quotidien deviennent un luxe » 

Le quotidien de cet hyperactif est chargé. Alain enchaine les petits boulots de 6 mois et les piges dans les journaux associatifs. Pendant ses périodes de chômage, il passe 2 heures par jour à chercher un emploi. Il touche un peu plus de 600 euros de RSA par mois, soit un budget de 5 euros par jour pour le nourrir lui et ses trois enfants, aujourd’hui âgés de 18, 15 et 11 ans. Trouver de la nourriture est un vrai casse-tête. « Au début, j’avais honte de récupérer de quoi manger sur les marchés. Et puis je suis devenu ami avec les producteurs et, maintenant, ils me laissent toujours quelque chose de côté ».

Avec ses enfants, ce travailleur pauvre vit dans un logement social avec 2 chambres et dort dans le salon. Quand il a demandé une troisième chambre à un responsable des services en charge des logements sociaux, il jure qu’on lui a répondu : « vous êtes pauvre et vous voulez du confort ? ». C’est le problème : « au RSA, le confort et les petits plaisirs deviennent un luxe interdit. » Lui s’arrange pour que ses enfants puissent aller au cinéma une fois par mois : « ils prennent du pop-corn, sinon ce n’est pas vraiment du cinéma ! » Les banques n’accordent pas de crédit aux personnes précaires : il économise six mois pour se payer un meuble Ikea et un an et demi pour s’acheter un écran plat. Il compte chaque centime et fait ce qu’il peut pour boucler les fins de mois. Il apprécie, malgré tout, qu’on prenne soin de lui, qu’on le coiffe et qu’on le maquille quand il est reçu sur les plateaux de télévision pour parler de sa lutte.

 « Seule une personne en situation précaire peut parler de la précarité avec justesse» 

Le combat de ce militant RSA devient médiatique lorsqu’en août 2012, il marche de Grenoble à Paris pour donner une voix à ceux qu’il appelle les  « invisibles ». D’après lui, « la majorité d’entre eux a peur de s’insurger et de prendre le risque de perdre son RSA ». Être le représentant de cette cause, « [lui] permet d’exister: s’[il] arrête le combat, il n’y a plus rien », regrette-t-il. Cette responsabilité implique aussi d’avoir, parfois, le mauvais rôle. « Je dis les choses pas faciles -à entendre aux politiques comme aux précaires et ça en dérange certains ».

 

Faire la révolution ? Alain Guézou y pense car, pour lui, il y a beaucoup de choses à changer dans la société, à commencer par le RSA. S’il reconnait que ce revenu complémentaire évite à sa famille de vivre dans la rue, il estime néanmoins que ce système maintient les bénéficiaires dans la pauvreté. Obtenir un CDD de quelque mois fait parfois perdre de l’argent à un allocataire du RSA : à la fin du contrat, il n’a pas immédiatement le droit de retoucher l’allocation et doit vivre plusieurs mois sans le moindre revenu. Le président de RSA Cop a le sentiment que les politiciens et les experts sont déconnectés de la réalité. « La pauvreté n’est pas belle à voir, seul un précaire peut parler de la précarité avec justesse. »

Le militant aurait aimé avoir l’aura de Martin Luther King ou Daniel Cohn-Bendit pour que son mouvement prenne une ampleur nationale. « Je suis un sans-dents, mais j’ai les crocs », s’amuse-t-il. Alain Guézou n’aime pas son image, pourtant, en vraie bête médiatique, il enchaine les émissions de télévision. Cette grande gueule a tendance à monopoliser la parole. Pas étonnant qu’il ait plusieurs victoires à son actif. Lui qui souhaite que les précaires soient traités comme les autres, obtient de la région Rhône Alpes la suppression des mentions « chômeur » ou « allocataire du RSA » sur les cartes de transport. Cet activiste est aussi le premier allocataire du RSA à siéger au conseil d’administration d’Actis.

Le porte-parole des  « sans voix » sera à la tête d’une liste de travailleurs pauvres, « Réussir Son Avenir », aux prochaines élections régionales en 2015. Son programme ? Instaurer un revenu minimum pour tous dans la région et baisser la rémunération des élus régionaux de 5000 à 1500 euros par mois.

« Les allocataires du RSA s’interdisent d’avoir des rêves »

Alain Guézou continue d’avoir des projets d’avenir alors que, « souvent les allocataires du RSA s’interdisent d’avoir des rêves. » Passionné d’histoire, il écrit un livre sur les plus vieux cafés d’Europe. Le père de famille veut faire plaisir à ses enfants, avoir une moto et pourquoi pas ouvrir un café au Col du Coq, en Chartreuse, « pour avoir une vie tranquille. » Il dit être fatigué de porter ce combat sur ses épaules et espère bientôt passer la main à un autre militant RSA même s’il reconnait que ce sera difficile. La retraite n’est pas encore d’actualité.

Autre paradoxe, ce travailleur pauvre a récemment refusé un emploi avec un très bon salaire alors qu’il a une famille à charge. S’il ne veut pas donner plus d’informations sur cette proposition d’embauche, il est honnête et explique son refus : « le RSA m’a rendu moins con, gagner 3500 euros par mois me déconnecterait de la réalité et de mon combat » Au fond, le militant RSA veut seulement être dans la norme. Ni au-dessus des autres, ni en dessous. A partir du mois de janvier, il sera salarié de RSA Cop. Un métier qui le passionne et qui devrait le faire sortir du RSA.

Hélène Rocco