Après l’expulsion de la ZAD de Bure, la vie continue à Roybon

Par | Publié le 6 avril 2018

 

La brume peine à se dégager de la cime des arbres dans le massif de Chambaran et pourtant de nombreuses personnes s’activent déjà. Cela fait quatre ans que cet espace forestier est un lieu de lutte occupé. La forêt, dans laquelle le groupe Pierre et vacances souhaiterait implanter un Center Parcs, est une des quatre grandes “zones à défendre” (ZAD) de France. Ce 22 février, la ZAD de Roybon est en effervescence. Elle risque l’évacuation. Reportage.

La Maquizad, ancienne maison forestière et point central de la lutte, abrite une cuisine et un salon. Aux abords de la bâtisse, un potager, des chèvres, des oies et quelques poules permettent aux zadistes de subvenir à leurs besoins principaux.

 

Après quelques lacets, au milieu des feuillus, se dresse la maison forestière de la Marquise, rebaptisée Maquizad, facilement reconnaissable à ses grands volets verts foncés et la gigantesque salamandre peinte sur sa façade. Située à quelques pas de la ZAD, l’imposante bâtisse sert de point central pour tous les occupants. Elle fût la première à être occupée sur le chantier polémique du Center Parcs en 2014. Le vaste projet touristique avec bungalows et serre tropicale est aujourd’hui à l’arrêt, jugé illégal en juillet 2015 par le tribunal administratif de Grenoble. Le groupe Pierre & Vacances a été attaqué sur des mesures de compensation jugées insuffisantes dans cette zone humide sensible. Ces décisions de justice, dont certaines sont toujours en cours, ont permis de fait la pérennisation de l’occupation par les zadistes. Aujourd’hui, ils ont presque atteint l’autosuffisance.

On se retrouve à la Maquizad pour débattre, manger un bout, recharger son téléphone ou encore lire l’une des nombreuses revues proposées dans le petit kiosque. A l’extérieur, un large potager est cultivé, afin de fournir des légumes aux zadistes qui pratiquent également la récup dans les supermarchés alentours. Le silence de la forêt est de temps à autres interrompu par le jacassement des oies qui partagent un enclos avec quelques chèvres. Mais ce midi, la tension est palpable. L’expulsion de la ZAD de Bure du Bois Lejuc inquiète. La préparation du déjeuner et ponctuée par le son des portables qui n’arrêtent pas de vibrer. Chacun suit attentivement l’évolution de la situation. « Ils ont envoyé 500 gardes mobiles alors qu’il y a seulement 40 occupants », s’exclame Camille*, en coupant du fenouil. Les zadistes de Roybon n’ont qu’une crainte : être les prochains à se faire expulser. Une fois le repas avalé, un petit groupe s’organise pour participer à une manifestation de soutien à Lyon le soir-même. Au passage des affiches d’appels au soutien à la ZAD de Roybon sont emportées.

Au bout d’une allée de terre, une autre zone de vie de la ZAD se détache. Une quinzaine de militants y vivent à l’année. Crédits : Mathilde Gazave.

Des zadistes de tous horizons

Des zadistes de passage poussent la vieille porte d’entrée en bois pour venir se réchauffer autour d’un thé. Pour Camille, c’est l’heure de dire au-revoir après avoir passé une semaine dans la zone. Comme ce lyonnais, ils sont nombreux à venir périodiquement à la ZAD. De Bretagne, d’Ardèche ou encore d’Alsace, les militants viennent de tout le pays. Actuellement, une quinzaine de personnes habitent sur la zone. “L’été, il y a beaucoup plus de monde, des sympathisants viennent pour leurs vacances”, détaille Renard en se roulant une cigarette.

Certains y sont depuis plusieurs années comme René, titulaire d’un BTS d’horticulture mais ayant renoncé à travailler. « Mon pied à terre est à Roybon, j’y habite depuis deux ans », affirme le jeune homme d’une vingtaine d’années, un chapeau vissé sur sa chevelure foncée. Lui, loge dans un préfabriqué non loin de la barricade nord. Ces logements de fortune devaient être destinés aux ouvriers du chantier. Avant de rejoindre son toit, il effectue une visite à la barricade sud. Pour s’y rendre depuis la Marquise, il faut emprunter un petit chemin à travers le bois. La trace est bien marquée malgré la boue, témoignant d’un passage fréquent. Malgré le froid, les chiens courent en évitant les flaques, devenant rapidement deux petits points de couleur brune avant de se perdre au milieu des branchages. Après quelques centaines de mètres, le sentier croise une clairière jonchée de souches coupées nettes. « C’est ici que les travaux avaient commencé en octobre 2014, maintenant la nature reprend peu à peu ses droits », constate René, le menton enfoncé dans une écharpe rouge vif. Non loin de là se trouve une zone humide identifiable par ses petites mares où vivent des espèces protégées telles que les salamandres.

Là où les travaux de terrassement avaient débuté, la végétation reprend peu à peu ses droits. Crédits : Mathilde Gazave.

Une barricade pour se défendre

Après une trentaine de minutes de marche, le chemin s’élargit pour arriver sur une impressionnante barricade. Portails, passerelle, palissade, pieux, douves, l’ouvrage constitué de bois fait oublier un instant la notion du temps. Unique accès routier direct à la ZAD, la barricade sud est un lieu crucial de la lutte. En cas d’intervention des forces de l’ordre, c’est ici que les militants résisteront. Deux miradors faits de rondins de bois s’élèvent à plusieurs mètres pour surveiller les alentours. Aujourd’hui, les occupants s’affairent à consolider les constructions. Comme dans l’ensemble de la ZAD, le travail est collaboratif. Chacun fait se rend utile comme il peut, en fonction de ses compétences et de ses envies.

Dans une petite cabane en torchis attenante à la barricade, des zadistes font le point à la lueur des dizaines de tessons de canette de bière qui font office de puits de lumière. « Il faut être efficace car demain les forces de l’ordre seront peut-être là », admet Camille entre deux bouffées de cigarette. « On ne peut pas parler avec les politiques, du coup on est là », ajoute la jeune fille d’une vingtaine d’années. Pour bon nombre des habitants de la forêt, l’occupation est le moyen le plus efficace pour lutter contre la destruction d’espaces naturels. C’est aussi un moyen de vivre en harmonie avec la nature et d’expérimenter un mode de vie autogéré. Alors la nuit tombe sur le massif de Chambaran, seuls quelques faisceaux lumineux issus de lampes frontales traversent le sous-bois. À l’aube, ce seront peut-être des gyrophares.

Derrière leurs barricades, les zadistes de Roybon se préparent à une intervention des forces de l’ordre. Crédits : Mathilde Gazave.

Note: Le 25 février, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a déclaré sur Cnews qu’il n’y aurait pas d’intervention policière dans la ZAD de Roybon tant que toutes les décisions judiciaires ne seraient pas rendues.

 

Antonin Gaudot et Anissa Duport-Levanti.

*Les prénoms ont été changés.