Attentats du 13 novembre : « On a tous failli »

Par | Publié le 1 décembre 2015

Pour Abdelkarim Zitouni, directeur du Centre culturel musulman de Grenoble (CCMG) fondé en 1994 pour promouvoir des activités culturelles (cours de soutien, conférences…), il n’existe pas de « solution miracle » contre le djihadisme. Il revendique en revanche la nécessité d’un travail collectif entre citoyens, politiques et religieux, pour aboutir à des initiatives concrètes.

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Selon vous, comment les musulmans sont-ils considérés par la société française aujourd’hui?

J’ai un double sentiment. Il y a un début de considération de nos institutions de la part des pouvoirs publics. Preuve en est avec la création des CRCM [ndlr, Centre régional du culte musulman] et le CFCM [ndlr, Conseil français du culte musulman].

Du côté des médias et de la population, je trouve qu’il y a peut-être un retard pour une considération totale de notre citoyenneté. Notamment dans le choix de véritables représentants de la confession musulmane. Hassen Chalghoumi [ndlr, l'imam de Drancy] est souvent présenté dans les médias comme la référence alors qu’il ne représente pas du tout la communauté musulmane!

Aujourd’hui, on a des jeunes qui sont diplômés, ils sont nés en France et citoyens à part entière, mais aussi connaisseurs, spécialistes de l’islam. Et pourtant on ne les consulte pas. Je peux notamment citer Nabil Ennasri. Tout doucement, on commence à les solliciter mais ça reste timide. On voudrait qu’on les consulte plus car ils sont spécialistes et nous représentent mieux.

Reprochez-vous aux médias de venir vous voir essentiellement au gré d’une actualité tragique?

Oui, on ne cesse de le dire : notre centre tourne toute l’année. On a un rôle social, on essaye d’échanger, de construire positivement pour notre nation, comme tout citoyen. A titre d’exemple, on organise un don du sang le 8 décembre, une initiative qu’on a commencé il y a deux ans et qu’on souhaite désormais mettre en place deux fois par an car il y a un véritable engouement. C’est une participation positive à la société mais ce n’est évidemment pas la seule.

On est partie prenante de cette nation, notre patrie, la France, dont on veut la réussite. Le vendredi, on fait d’ailleurs souvent des invocations religieuses pour la réussite de notre pays. On demande à ce que ses habitants soient sereins et trouvent la quiétude.

Avez-vous le sentiment que la communauté musulmane est surtout consultée au gré d’une actualité tragique?

On aimerait que cette véritable image du citoyen musulman soit mise en avant au lieu de venir nous consulter lorsqu’il y a des catastrophes. Nous sommes peinés nous aussi, nous n’avons pas à le dire! « Quel est votre sentiment après les attentats? » : la question elle-même m’étonne… quel pourrait être mon sentiment, à part de la peine? On partage celle des 130 familles meurtries par ce drame et celle de janvier dernier aussi. On n’a plus à prouver qu’on a un cœur nous aussi et des sentiments. Aujourd’hui, on voudrait passer à une autre étape : construire ensemble, la main dans la main. Et donner une explication à ce qui se passe, comme l’a dit Madame Taubira : qu’est-ce qui fait que ces jeunes se retrouvent embrigadés?

C’est qu’on a failli. Nous tous, toute la société. Pourquoi certains seraient plus fautifs que d’autres de ces faits catastrophiques? On a tous une responsabilité mais si chacun se rejette la pierre, on n’y arrivera pas. Asseyons-nous, donnons-nous la main, essayons de comprendre.

Quel regard portez-vous sur les rapports entre la communauté musulmane et le monde politique ?

Franchement, sur les 5 millions de musulmans français, il s’agit essentiellement d’une communauté paisible, contrairement à ce qu’on veut faire croire. Elle est stigmatisée en permanence, notamment par certains politiques, mais la communauté garde son sang-froid malgré tout, elle croit au vivre-ensemble.

Marine Le Pen est la première, évidemment, par intérêt électoral, mais pas seulement, d’autres suivent le pas dans la surenchère. A droite notamment, avec Christian Estrosi qui parle “d’islamo-fascisme” en parallèle avec le nazisme.

Personnellement, je trouve ces propos inacceptables et des lois devraient être votées pour condamner ce genre de propos qui ne contribuent pas au vivre-ensemble mais visent simplement des fins électorales.

Concrètement, quelles solutions proposez-vous?

On suggère plusieurs choses. D’abord, développer davantage la formation des enseignants de primaire, pour qu’ils puissent expliquer véritablement ce qu’est l’islam et éviter les amalgames. Je tire la sonnette d’alarme, les enseignants doivent être bien formés pour bien expliquer aux enfants, ils doivent comprendre ce qui se passe. Si nos enfants ne comprennent pas ou comprennent mal, c’est que nous sommes en faute.

Nous aimerions aussi le vote d’une loi qui punirait tout homme politique, média ou intellectuel qui, par ses propos ou ses écrits, inciterait à la division de la communauté nationale. Nous trouvons aussi la politique internationale inadaptée : il faudrait une nouvelle stratégie, qui soit cohérente par rapport aux valeurs républicaines que nous défendons.

Avez-vous le sentiment que le regard de la société a changé vis-à-vis des musulmans ces dernières années ?

Je ne sais pas comment on nous considère mais c’est vrai que, pour certains, « musulman » et « Français » ne sont pas compatibles. Pour l’anecdote, une fois, dans une administration, je devais constituer un dossier et on m’a demandé de présenter ma carte de résident. J’ai répondu : « Désolé je n’en ai pas », et on m’a expliqué je ne pouvais pas constituer le dossier. Du coup, j’ai sorti ma carte d’identité de ma poche en demandant si ça ferait l’affaire et on m’a dit ‘bien entendu!’»

Mais globalement ça va mieux maintenant qu’il y a dix ou quinze ans, la jeunesse arrive enfin à nous considérer comment vraiment Français.

Qu’est-ce qui, à l’inverse, a empiré en quinze ans?

C’est clairement l’amalgame qui est fait dans les médias. Aujourd’hui, c’est terrible, mais « musulman » veut presque dire « terroriste ». Il faut vraiment un travail de fond pour changer la donne : réaliser des reportages sur le long terme, des enquêtes fouillées pour montrer que les citoyens musulmans sont des citoyens comme les autres avec un rôle important dans la société.

On suggère aussi d’accompagner dès le plus jeune âge les élèves en échec scolaire. Ici, par exemple, il y a environ 70 enfants – majoritairement musulmans mais c’est ouvert à tous – qui bénéficient de soutien scolaire en partenariat avec les étudiants de l’EMF (Etudiants musulmans de France). Nous en sommes assez fiers car certains lycéens qui ont bénéficié de ce soutien sont aujourd’hui médecins! C’est notre contribution à la société française.

Est-ce aussi un moyen de lutter contre la discrimination?

Non, pas vraiment, mais plutôt de lutter contre la marginalisation de certains jeunes et le risque d’être embrigadé facilement. Un enfant ou un jeune qui va réussir dans ses études pourra un peu plus s’intégrer dans la société. En revanche, s’il est en situation d’échec scolaire et victime de racisme, ou discriminé au travail… tous ces facteurs en feront une proie facile.

Dans le même état d’esprit, il faut venir en aide aux jeunes en prison : c’est une population en état de faiblesse donc à risque. Il faut les prendre en main à travers une nouvelle scolarité, un enseignement. Leur dire : « Vous avez peut-être fait des erreurs, que vous payez aujourd’hui, mais vous avez encore une chance de réussir après votre sortie ». Par exemple – ce n’est qu’une idée – pourquoi ne pas proposer une remise de peine contre la réussite d’un cursus (bac Pro ou autre)? On aimerait qu’on nous écoute et qu’on étudie ces idées-là. Si c’est difficile à mettre en place pour une raison ou un autre, on comprendra, mais il est nécessaire d’entendre ces idées.

Selon vous, l’éducation est donc une priorité ?

Il faut se dire qu’on va réussir, main dans la main. Parce que parler d’une France en échec, au bord d’une guerre civile… cette vision pessimiste ne mène à rien, elle n’est pas porteuse d’espoir.

Que pensez-vous de la solution prônée par Bassem Braiki, le blogueur musulman qui a fait le tour du monde en demandant dans une vidéo aux « muslims » d’aller « traquer ces imposteurs », et affirme que  « la solution [ne] peut venir que de nous à l’intérieur »?

Je n’ai pas vu cette vidéo mais je trouve ça faux. La solution, c’est de travailler ensemble, dans le même sens, pour voir ce qui ne va pas. Il faut trouver les raisons, comme le dit Madame Taubira, qui poussent ces jeunes à partir en Syrie. Et même ailleurs, dans les autres communautés. Je trouve ça tout aussi catastrophique qu’un jeune Français d’origine israélienne aille combattre avec l’armée de Tsahal et peut-être tuer des enfants à Gaza : c’est un échec. J’aimerais aussi parler avec ces jeunes-là, leur conseiller de ne pas y aller.

Et la suggestion du Conseil français du culte musulman de mettre en place des « certifications » pour les imams des mosquées françaises?

Cela peut être une partie de la solution mais utiliser un bidon ne suffit pas pour colmater une fuite. Il faut aller à la source, comprendre d’où vient la fuite, et puis après seulement la réparer, en réunissant des spécialistes : l’un qui s’occupe de l’étanchéité, l’autre du plâtre, et enfin celui qui passe un dernier coup de peinture. Personne ne peut prétendre avoir la solution miracle.

Bien entendu, j’adhère à une politique d’interdiction. Il faut interdire les imams qui ont des propos discriminants et poussant à la haine mais c’est valable pour les hommes politiques et les médias car la stabilité du pays est mise en danger.

On peut se moquer de moi en tant que musulman, me tourner en dérision, ce n’est pas grave, même si parfois ça ne me fait pas plaisir, mais c’est sans conséquence! Contrairement aux propos qui incitent à la haine, qui ne sont acceptables de personne. C’est trop dangereux, il y a des vies humaines derrière.

Propos recueillis par Alexis Orsini