Contre-Pouvoirs, huis clos où se libère la parole

Par | Publié le 24 février 2016

Le 4 février, le cinéma grenoblois le Club a diffusé en avant-première le documentaire Contre-Pouvoirs, filmé dans les locaux du journal algérien El Watan. Le film était suivi d’un débat avec son réalisateur Malek Bensmail, qui a répondu aux questions du public sur la situation actuelle en Algérie, où la parole et la presse restent bridées.

Contestataire, le quotidien algérien El Watan est fort peu apprécié des autorités. Il a été suspendu six fois, et son rédacteur en chef Omar Belhouchet a échappé à deux attentats.

Contestataire, le quotidien algérien El Watan est fort peu apprécié des autorités. Il a été suspendu six fois, et son rédacteur en chef Omar Belhouchet (au centre) a échappé à deux attentats. Le film Contre-Pouvoirs de Malek Bensmail propose une immersion dans la rédaction de ce journal. ©Zeugma Films

Cela fait dix-sept ans qu’Abdelaziz Bouteflika préside l’Algérie. Un mandat qui peut paraître bien long, a fortiori pour un homme âgé de 78 ans et récemment victime d’un AVC. Certains le jugent impotent, lui qui ne peut plus se déplacer qu’en fauteuil roulant. D’autres préfèrent se taire, dans la crainte et l’incertitude de ce que le pays adviendra une fois que celui qui est également président d’honneur du FLN (Front de Libération Nationale) aura quitté ses fonctions.

Mais très certainement pas El Watan, le principal quotidien francophone en Algérie. Au printemps 2014, à l’heure où Bouteflika brigue un quatrième mandat, le réalisateur Malek Bensmail s’empare de sa caméra et se faufile dans les locaux de ce journal, farouchement opposé au gouvernement en place. « Les journalistes n’ont qu’une envie : que les choses changent politiquement », affirme le cinéaste avant d’ajouter que « la démocratie là-bas n’existe pas car elle n’advient pas par le peuple ».

Un régime bancal, véritable point central du film qui anime la plupart des discussions prises sur le vif. On pense notamment à la scène d’ouverture, où l’on voit les deux confrères d’El Watan Hacène Ouali, un jeune marxiste, et Hassan Moali, particulièrement pieux, débattre, parfois en haussant le ton. La caméra suit cette joute verbale comme si c’était un match de tennis, passant d’un journaliste à un autre, jusqu’à donner une impression de vertige. « Ce qui m’intéresse, c’est de filmer cette Algérie en débat, souligne Malek Bensmail. J’essaie de redonner la parole à l’Algérien dans sa diversité. »

« Filmer cette Algérie en débat »

Une intention louable, certes. Mais, faute d’autorisation, le réalisateur a dû se contenter de filmer la rédaction d’El Watan. Seules les séquences qui montrent la construction des nouveaux locaux du quotidien, et quelques interviews menées par le journaliste Mustapha Benfodil emmènent le spectateur hors du bâtiment, montrant les faiblesses d’un montage qui manque par moments de cohérence. Le documentaire prend ainsi des allures de huis clos, étouffant parfois, mais aussi de refuge où les journalistes peuvent enfin s’exprimer pleinement.

El Watan, c’est l’enfant terrible de la presse algérienne, doté d’un sens de l’humour sans faille. A l’annonce des résultats, ses rédacteurs qualifient volontiers la réélection de Bouteflika de « victoire à la soviétique » (ndlr : il a obtenu 81,49% des voix), dans une scène particulièrement amusante. Ils n’hésitent ensuite pas à mettre en première page une caricature grinçante du président assis sur son fauteuil roulant, titrée « Elu dans un fauteuil ».

Car la parole semble bridée sous ce régime qui n’est démocratique qu’en apparence. En témoigne le passage poignant où les journalistes, penchés sur un écran d’ordinateur, observent vainement une vidéo YouTube montrant une manifestation du mouvement Barakat. Ses militants y ont la bouche couverte pour dénoncer le manque de liberté d’expression et une campagne présidentielle jouée d’avance. Mais c’était sans compter sur la réaction virulente de la police, qui répond à ces rassemblements par de nombreuses arrestations.

Pour Malek Bensmail, il n’y a qu’une solution à cette forme de censure. « C’est une démocratie politique, pas publique. La parole ne peut pas se libérer dans la rue, on ne peut parler librement qu’entre quatre murs. » Parler donc, mais aussi écrire entre quatre murs pour paradoxalement s’adresser à tous. Voilà la mission que Contre-Pouvoirs, un film qui ne sera pas diffusé dans son pays d’origine, semble donner au journal El Watan.