À Grenoble, un bidonville parti pour rester

Par | Publié le 10 mars 2015

En moins d’un an, quelque 350 personnes ont pris leurs quartiers près d’une friche industrielle, dans le sud de Grenoble. Comme dans les années 1960, un bidonville est né en plein cœur d’une grande agglomération française. Manque de places d’hébergements d’urgence, de volonté et de moyens des pouvoirs publics, les causes s’accumulent. Dans l’attente d’une solution, le statu quo s’impose.

Installé dans le sud de Grenoble, à la limite avec la ville d’Echirolles, le bidonville Edmond-Esmonin compte un quart de la population totale des 25 camps de l’agglomération grenobloise. Photo : Nathalie Gresset

Installé dans le sud de Grenoble, à la limite avec la ville d’Echirolles, le bidonville Edmond-Esmonin (du nom de l’avenue y menant) regroupe un quart de la population totale des 25 camps de l’agglomération grenobloise. Photo : Nathalie Gresset

 

Une fumée épaisse et grisâtre s’échappe de vieilles tuyauteries oxydées. Après-midi d’hiver. Il fait froid. Autour des baraques, les enfants s’amusent, rient. Certains rentrent tout juste de l’école, cartable à la main. Les adultes vaquent à leurs occupations. À l’intérieur des cabanes, les chaudières de fortune remplies de petit bois crépitent. Les marmites de soupe sont sur le feu. Quotidien normal, dans un quartier un peu spécial. Le plus grand bidonville de l’agglomération grenobloise, implanté autour d’une aire d’accueil des gens du voyage, à deux pas du centre commercial Grand’ Place.

À l’origine du camp, des tentes marabout dressées par le Centre communal d’action sociale (CCAS) de Grenoble sur l’aire d’accueil, en décembre 2013. « Au départ, c’était pour héberger les familles qui dormaient dans des tentes à la ZAC Flaubert, près de la MC2, détaille Alain Denoyelle, vice-président du CCAS et adjoint au maire de Grenoble en charge de l’action sociale. Puis d’autres personnes y ont été installées en juillet 2014 après l’évacuation du squat de la rue Boussant, derrière la gare. » Au total, quelque 75 sans-abri roumains vivent sous ces toiles, sérieusement amochées par le temps qui passe. « Les tentes sont en piteux état, concède Alain Denoyelle, même si certaines ont été changées. Ce n’était pas prévu qu’elles restent là aussi longtemps. »

Environ 75 sans-abri roumains vivent dans les six tentes installées progressivement par le CCAS entre décembre 2013 et juillet 2015. Photo : N.G.

Environ 75 sans-abri roumains vivent dans les six tentes installées progressivement par le CCAS entre décembre 2013 et juillet 2014. Photo : N.G.

« Beaucoup de communes ne respectent pas la circulaire »

Petit à petit, d’autres familles sont venues occuper les terrains alentours, au gré des évacuations de camps et de squats dans l’agglomération à la fin de l’été 2014. L’ancienne discothèque le « Drac Ouest » à Fontaine, d’abord, ravagée par plusieurs incendies, puis le camp Nerpic et l’ancien restaurant « Moulissimo », à Saint-Martin-d’Hères. « Avant chaque évacuation, il devrait théoriquement y avoir une concertation entre institutions et associations pour une proposition de ré-hébergement. C’est dans la circulaire du 26 août 2012. Malheureusement, beaucoup de communes ne la respectent pas », déplore Bénédicte Fages, présidente de l’association grenobloise Roms action. Devant l’absence d’alternative, une grande partie des personnes évacuées s’est donc regroupée au même endroit. Des Tsiganes et des demandeurs d’asile serbes, macédoniens et kosovars le long de la route menant au rond-point Pierre-et-Marie-Curie. Des citoyens Roumains (Roms pour la plupart), ensuite, près de la friche industrielle Allibert. Entre 250 et 270 âmes, en plus des 75 de la partie CCAS. « Après l’évacuation de Moulissimo, on ne savait pas où aller, raconte Marius, arrivé avec sa femme Gabriella de Roumanie en 2009. Vu qu’il y a d’autres Roumains ici, on est venus s’installer. »

Chaque jour, ou presque, les associations et les services du CCAS se rendent dans la partie « extérieure » du camp pour le suivi des déchets et l’accompagnement sanitaire. « On fait attention à ce qu’il s’y passe, qui y habite, s’il n’y a pas de trafic. Pour le moment on attend, et on fait le maximum pour que ça se passe au mieux », informe Alain Denoyelle. Dans la partie CCAS, les habitants ont accès aux sanitaires, aux douches et à l’électricité initialement prévus pour les gens du voyage. « Par rapport à d’autres camps de l’agglomération, les conditions de vie sont plutôt bonnes », assure Cédric Gonsaud, de Roms action.

Les services de la municipalité de Grenoble et les associations assurent le suivi sanitaire et la scolarisation des enfants du bidonville. Photo : N.G.

Les services de la municipalité de Grenoble et les associations assurent le suivi sanitaire et la scolarisation des enfants du bidonville. Photo : N.G.

En plus de la salubrité du bidonville, la municipalité est responsable de la scolarisation des enfants. À Edmond-Esmonin, la majorité des enfants vont en primaire ou au collège, plus ou moins régulièrement. « Le problème c’est qu’avec les récentes évacuations, plusieurs enfants sont en attente de rescolarisation, précise Bénédicte Fages. Ou alors, certaines familles préfèrent continuer à les envoyer dans leur ancien établissement, à Saint-Martin-d’Hères ou à Fontaine, parce qu’ils s’y sentent bien et qu’ils ont réussi à créer un lien. »

En face du camp, les riverains sont partagés. Certains fournissent régulièrement de la nourriture et des vêtements aux habitants du bidonville. D’autres, exaspérés, ont lancé une pétition en ligne appelant « les pouvoirs publics [à prendre] enfin leurs responsabilités [pour mettre] un terme à un désastre qui n’a que trop duré ». Lancé mi-février, elle avait recueilli 975 signatures au 9 mars.

Carte interactive. Cliquer sur l’icône en haut à gauche pour voir la légende. Cliquer sur les zones colorées pour plus de détails.

Pas d’évacuation, ni de solution

Pour l’heure, l’hypothèse d’une évacuation prochaine semble pourtant exclue. « Nous n’avons pas fixé de limite temporelle pour le camp », affirme Alain Denoyelle. Une solution ne pourra intervenir qu’à l’issue de discussions avec les services de l’Etat et les bailleurs sociaux, censés prendre le relais pour les questions d’hébergement d’urgence et de logement. « Pour être franc, il n’y a pas encore eu de réflexion consultée, admet-on au CCAS. Tout le monde se regarde en attendant un peu que ça se passe. » Contactée avec insistance par l’Avant Post, la préfecture de l’Isère n’a pas donné suite aux demandes d’interview à ce sujet.

Début mars, le préfet Richard Samuel a été remplacé par Jean-Paul Bonnetain, arrivé tout droit de la préfecture de Police de Marseille. En dernier recours, c’est certainement dans ses bureaux de la place Verdun que se jouera l’avenir du bidonville.

Sasha Mitchell