L’atelier MTK, bastion de la pellicule argentique

Par | Publié le 1 mai 2019

Progressivement, le numérique a gagné l’ensemble de l’industrie cinématographique. Seules quelques structures continuent à faire de la résistance. À Saint-Martin-le-Vinoux, à un arrêt de tramway de Grenoble, l’atelier MTK développe et monte la pellicule argentique. Reportage.


Niché aux pieds de la Chartreuse, dans un ancien dépôt de fromages et de produits laitiers, l’atelier semble à l’abandon. Le maître des lieux, Étienne Caire, a la cinquantaine et les cheveux grisonnants. Longiligne et souriant, il accueille les visiteurs dans ce drôle de laboratoire. Les bobines vides remplissent les étagères, des pellicules pendent aux lumières et des affiches de cinéma décorent les murs.

Un laboratoire où le temps semble s’être arrêté. Avec l’arrivée du numérique, la bande argentique a quasiment disparu des salles de cinéma. Aujourd’hui, les images sont enregistrées directement sur un disque dur. Plus besoin de développement. Seuls quelques irréductibles continuent d’entretenir ce savoir ancestral.


Un laboratoire d’un autre temps


Né en 1995, l’atelier MTK accueille des cinéastes désirant développer eux-mêmes leurs bandes. Étienne fait partie de cette génération née avec le film argentique, depuis il n’a jamais abandonné ce support. Les entreprises étant de moins en moins nombreuses à développer les films, il a décidé avec plusieurs amis cinéastes de « faire le travail que les laboratoires industriels ne veulent plus faire ».

Etienne s’attèle devant cette machine d’un autre temps. Appelée tireuse optique ou « truca », elle fut longtemps l’une des seules en France à réaliser trucages en tous genres.

Etienne s’attèle devant cette machine d’un autre temps. Appelée tireuse optique ou « truca », elle fut longtemps l’une des seules en France à réaliser trucages en tous genres.

Depuis, les machines s’accumulent dans le bâtiment. Par sa taille, sa multitude de boutons et son bruit saccadé, l’une d’entre elles attire l’attention. Une tireuse optique ou « turca » permettant de réaliser des trucages tels que des ralentis. Pendant longtemps l’atelier fut le seul à disposer d’un tel outil.

Sur une table lumineuse, deux femmes scrutent la fameuse bande argentique. Éloïse étudie le cinéma en master art du spectacle et réalise son stage à l’atelier. Joyce, un petit accent américain aux lèvres, est arrivée à Grenoble il y a deux ans, depuis elle n’a pas quitté les lieux.

 

« Faire vivre le cinéma à travers un microscope »


Avec ses classeurs renfermant des formules chimiques, le lieu a des allures de laboratoire. « Un moyen de faire vivre le cinéma à travers un microscope », s’amuse Étienne. Le cinéaste enfile le costume d’alchimiste. Au fond de l’atelier, dans une petite pièce aux relents de vinaigre blanc, il prépare ses émulsions pour faire apparaître les négatifs. Il n’est pas à l’abri d’un mauvais dosage.

Eclairé par la table de montage, tel un orfèvre, le cinéaste traque à la loupe les imperfections. Un travail demandant précision et minutie.

Eclairé par la table de montage, tel un orfèvre, le cinéaste traque à la loupe les imperfections. Un travail demandant précision et minutie.



L’accident fait partie intégrante de son processus de création. « Ce qui m’intéresse, c’est l’expérimentation ! » Son truc : brûler les négatifs à la fin des projections expérimentales organisées dans son atelier. La lumière du projecteur chauffe le film, l’image sur l’écran se rétracte alors sur elle-même. Un moyen de rendre « le spectacle vivant », s’amuse Etienne, une pointe de folie dans les yeux. « On joue avec le projecteur, on fait entrer plus ou moins de lumière, loin de l’art fixe du cinéma numérique.»



Un travail collectif à l’épreuve du temps


Au-delà des images, Étienne défend un travail en commun. « Avec le numérique, on n’a pas besoin du collectif, les gens se retrouvent seuls face à leur logiciel de montage. » Avec une cinquantaine de laboratoires dans le monde, ces résistants ont créé un réseau d’entraide et d’échange. L’année dernière, plusieurs d’entre eux sont partis à Jakarta en Indonésie pour restaurer un atelier.

Joyce, une cigarette à la bouche, parle de ses futurs projets. Elle, Étienne et Loïc, un cinéaste et gardien du local autogéré (le 102) situé dans le quartier Saint-Bruno, ont l’envie d’installer un laboratoire à la Chapelle-en-Vercors, perché au dessus de Grenoble.

Les yeux rivés sur l’écran blanc Eloïse, en stage à l’atelier MTK, projette son court-métrage en found footage, film fabriqué à partir de pellicules d’autres films.

Les yeux rivés sur l’écran blanc Eloïse, en stage à l’atelier MTK, projette son court-métrage en found footage, film fabriqué à partir de pellicules d’autres films.



Pas question pour autant d’abandonner l’atelier. « Le problème, c’est que les personnes ne viennent ici que de manière provisoire », déplore la jeune Américaine. Vivre et gérer l’atelier, c’est accepter une certaine précarité. Eux vivent du RSA, Joyce réalise quelques traductions pour arrondir les fins de mois. Ils espèrent que les prochains gardiens de ce temple de l’argentique insuffleront un nouveau souffle à l’atelier.

 

Juliette Oriot et Zoé Ruffy