Les Conseils citoyens indépendants : Grenoble continue sur sa lancée

Par | Publié le 28 novembre 2014

“Co-décision”, “co-construction”… Près de 180 personnes s’étaient rassemblées autour de ces mots le 27 septembre à Grenoble. Leur idée ? Créer les prochains Conseils citoyens indépendants, autrement dit, une mise en application de la démocratie de proximité, voulue par la nouvelle mairie verte-rouge. Les 7 et 8 novembre derniers, les premières Assises Citoyennes ont regroupé des centaines de personnes. Un chantier citoyen, riche d’enseignements.

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Aline Rollin, illustratrice, a croqué les personnes présentes lors des Assises citoyennes du 7 et 8 novembre © http://www.blog.alinerollin.com/

À l’Hôtel de Ville de Grenoble, le 27 septembre, l’heure de l’appel à la curiosité démocratique a sonné. Près de 180 personnes s’étaient réunies, bien décidées à repenser leur ville. Ce rassemblement discret avait eu peu d’échos en ville. La jeunesse était la grande absente des débats. Eric Piolle, le nouveau maire grenoblois, n’avait pas le premier rôle ce jour-là. Il a mis en lumière l’ambition collective et délibérative du projet. Pascal Clouaire, adjoint à la démocratie locale et issu lui-même d’un collectif de citoyens associés aux écologistes de la mairie, était à ses côtés, encourageant une confrontation positive municipalité – citoyens, mettant de côté la vision pyramidale de la décision. L’élan d’une construction mêlée entre citoyens et municipalité résulte de différents projets construits en dehors de nos frontières. Inspiré par les tables rondes citoyennes au Québec et entre autres, par la révolte institutionnelle qu’a connue l’Islande, Grenoble compte bien avancer d’un pas de géant dans l’ambition de co-construction décisionnelle, en particulier en matière de politique de la ville. Les CCI seraient une nouvelle manière de co-construire la démocratie de proximité, de penser, avec la mairie les enjeux de la ville. Une ambition soutenue par une large partie des corps associatifs à Grenoble.

Le maire de Grenoble, Éric Piolle, au micro d’Antoine Guerrier le 7 novembre 2014

La construction de ces futurs CCI n’a pu se mettre en place sans un encadrement spécifique, lui-même sollicité par les services de la mairie. Fondée il y a deux ans, l’association « sans domicile fixe » Aequitaz, chapeauté par Manu Bodinier, s’est attelée à l’organisation de cet immense chantier préparatoire, dans l’optique de promouvoir une société plus juste et démocratique. Un travail de longue haleine pour mener les citoyens vers les 1ères Assises citoyennes du 7 et 8 novembre dernier.

Certains viennent même détruire le projet de l’intérieur”

C’est parti ! Du 27 septembre au 25 octobre, quatre tables rondes de réflexion autour de la construction des CCI ont été mises en place. Chaque groupe a dû réfléchir au visage que devra prendre cette démocratie alternative : quelle indépendance, quel financement, quelle communication les CCI devront-elles adopter?

Plus d’un mois de rencontres, d’échanges, de doutes, avec parfois d’altercations, des moments d’incompréhension… Manu Bodinier qui encadrait la table ronde sur l’indépendance des CCI, témoigne : “ On n’est jamais trop de citoyens pour construire quelque chose. Mais parfois, beaucoup ne s’entendent pas, d’autres ont honte de leur capital social. Certains viennent même détruire le projet de l’intérieur, cela arrive, mais il faut avancer”. Néanmoins, les critiques sur cette nouvelle ambition ont fusé et sont difficiles à ignorer. Un constat partagé par Alain Faure, directeur du laboratoire Pacte à Grenoble et spécialiste des politiques publiques et du pouvoir local : “Les critiques commencent à faire mouche sur le fossé qui peut séparer cette méthode vertueuse des promesses concrètes de la campagne sur les transports gratuits, l’arrêt des constructions, la remunicipalisation des services, le slow développement… » Une lassitude toute relative. Les critiques témoignent surtout d’une vitalité démocratique qui anime la ville.

Pascal Clouaire (mairie) et Manu Bodinier (Aequitaz) introduisent la deuxième journée de travail aux Assises Citoyennes à la MC2 © Hannah Benayoun

Une démocratie made in Grenoble ?

Grenoble est pionnière en matière de démocratie participative. Déjà sous la municipalité Dubedout, des avancées avaient été réalisées. Dorénavant, Éric Piolle souhaite effectuer un nouveau pas en avant pour que Grenoble s’écarte “des technocrates qui veulent rester ensemble et ouvrir de nouveau le champ démocratique” selon les termes du maire. Hubert Dubedout avait su porter haut les couleurs de la démocratie citoyenne. Paul Jargot, ancien maire de Crolles, fou de sport et d’associatif en son temps était lui aussi animé par la question de la démocratie et des habitants. Dubedout, maire de 1965 à 1983, avait su tenir le pari d’un Grenoble pour tous les Grenoblois : la « méthode Dubedout » consistait à tester, loin des positions de principe et des diagnostics radicaux, des compromis inventifs et audacieux pour faire tenir ensemble 500 000 individus qui « consomment » quotidiennement tous les espaces, de la ville centre à la campagne protégée, en passant par les zones résidentielles de vallée et les friches en voie d’abandon» souligne Alain Faure. La Métropole grenobloise est une chance à saisir pour Éric Piolle et sa municipalité afin de voir un peu plus loin que le centre de Grenoble. Tout est possible.

Manu Bodinier au micro d’Antoine Guerrier, le 8 novembre 2014, à la MC2

La problématique des “professionnels de la démocratie”

Derrière l’ambition de la construction de ces Conseils citoyens indépendants, il y a un pari, celui de donner la parole à toutes et à tous, un peu dans le désordre, dans un rêve d’égalité absolu. L’exemple des Assises du week-end du 7 et 8 novembre en était la preuve. Sur le nombre de personnes présentes (plusieurs centaines), beaucoup d’habitants grenoblois ont applaudi et maintenu leur enthousiasme face au projet. Les Unions de Quartier, les assos, les engagés de longue date ont pu avoir la parole sans détour, enchaînant power-points d’explications et 20 minutes de parole, parfois dépassées. Pourtant, leur représentation est nécessaire, afin d’apporter l’expertise, éviter les doublons, ne pas commettre les mêmes erreurs une seconde fois. D’autres personnes présentes ont souligné une certaine réserve face à la population participante, dont la majorité ne reflétait que peu la mixité sociale de la ville. Certains sont des “cumulards” de l’engagement de quartier ou de secteurs. Un homme a également relevé la nécessité de porter le projet des CCI vers les “sans-voix”, ceux qui sont malgré eux éloignés de la chose publique, les oubliés de la Cité.

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Guy Waltisperger président du CLUQ (Comité de liaison des Unions de Quartier de Grenoble) tente de schématiser la démocratie pour tous lors des Assises à la MC2 © Hannah Benayoun

Partir à la recherche de l’autre, défier l’entre-soi

Des personnes l’ont dénoncée de vive voix, beaucoup ne souhaitaient pas que l’action associative de certains soient mise en avant, privilégiant l’individu. Alain Faure explique : “Les défis de politiques publiques passent d’abord par des débats sur le sort des sans-voix, des invisibles, des exclus, et sur les fractures entre territoires. Avec la mondialisation et la mobilité généralisée des trajectoires de vie, la qualité du lien social se règle certes au cœur des éco-quartiers mais bien plus encore dans notre capacité collective à formuler les priorités d’action publique à l’échelon métropolitain et donc en acceptant de débattre sur les mille et une contradictions en présence, au-delà des pré carrés municipaux et en dépassant le syndrome NIMBY (Not In My BackYard : comprendre, « pas dans ma cour », ndlr). La mission de ramener les plus éloignés au plus près de la ville et de ses décisions semble être le plus difficile à accomplir.

Des mesures radicales seront alors mises en place pour pallier à ces problèmes de mise à l’écart de certains citoyens. La mise en place d’un tirage au sort pour désigner celles et ceux qui pourront s’impliquer, semble être le plus efficace. La commission extra-municipale, « Conseils citoyens indépendants », composée de 12 citoyens et 12 élus, animée par un tiers extérieur, devrait pouvoir amener un certain équilibre entre les discours. Le rôle de cette commission devrait amener déterminer le rôle précis, le statut, le périmètre d’intervention de ces CCI ainsi que les modalités d’évaluation. Cette co-construction demandera alors une patience citoyenne, un effort de tous et un courage individuel fort, afin de réaliser le “nous” grenoblois tant souhaité.  Les citoyens partiront pour une croisade de la démocratie locale, longue et fastidieuse, mais il en faudra beaucoup pour les décourager. À suivre…

Hannah Benayoun