Mal-être des internes : le CHU de Grenoble épargné ?

Par | Publié le 8 février 2019

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En 2017, une étude de l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI)* révélait que sur 22 000 futurs médecins interrogés, 66 % souffraient d’anxiété et 27 % de dépression. Presque un quart d’entre eux avaient déjà eu des idées suicidaires. Le 23 janvier 2018, une interne en dermatologie de 26 ans s’est donné la mort à Paris. Il y a quelques semaines, le 25 octobre, c’est un interne en psychiatrie, âgé de 27 ans, qui s’est suicidé à Brives. Ces tragiques événements posent de nombreuses questions sur les conditions de travail des futurs médecins. Sont-ils surmenés ? Subissent-t-ils du stress, de la pression ? Leur temps de travail est-il trop long ? Se sentent-t-ils seuls ? Qu’est-ce qui les pousse à s’ôter la vie ?

À Grenoble, le CHU compte 700 internes. En tout, 9500 personnes travaillent dans l’établissement hospitalier (étudiants, internes, médecins, corps administratif, etc). L’Avant Post est allé à la rencontre de trois internes, de différentes spécialités, pour comprendre et comparer leurs conditions de travail.

 

« En pharmacie, on est assez protégés des mauvaises conditions de travail »

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Aurélie Truffot, 25 ans, interne en biologie médicale

« Mon slogan c’est ‘On a qu’une vie’, donc tout ce que je peux faire, je le fais. » Le sourire vissé aux lèvres, Aurélie Truffot est sur tous les fronts. Interne en biologie médicale depuis trois ans au CHU, elle est également présidente de l’association des internes en pharmacie et biologie de Grenoble, et secrétaire générale de la Fédération nationale des syndicats d’internes en pharmacie et en biologie médicale.

Au CHU de Grenoble, Aurélie travaille en moyenne de 8h à 18h, en rajoutant des gardes et des samedis matins d’astreinte. Un rythme qu’elle réussit à suivre sans problème depuis trois ans : « On sort beaucoup, on arrive quand même à vivre, à faire du sport, etc. J’ai la chance de ne pas avoir besoin de dormir énormément », ajoute-t-elle en riant. À la fin du mois de novembre, Aurélie quittera l’internat pour un an. Elle a décidé d’effectuer un Master 2 recherche, mêlant cours et stage à l’étranger. Sans abandonner son sourire, Aurélie confie toutefois : « Depuis deux mois, ma vie est plus compliquée, je suis un peu overbookée.» « La Fédération nationale me prend beaucoup de temps, ajoute-t-elle. Une réunion une fois par mois à Paris pendant une journée, et des déplacements pendant les week-ends, c’est un peu compliqué à gérer avec le Master 2 en ce moment. Mais ça va aller mieux. »

« Il y a vraiment des spécialités où les internes galèrent »

Sans nier l’existence d’internes fatigués et surmenés, la jeune brune de 25 ans ne se reconnaît pas vraiment dans cette image : « Aujourd’hui, la loi n’a pas changé mais les services essaient de l’appliquer de plus en plus, parce que les internes se sont un peu montrés, raconte-t-elle d’un ton militant, qui rappelle son engagement associatif. Il y a eu pas mal d’accidents [beaucoup de suicides d'internes chaque année, ndlr], donc ça a un peu réveillé les esprits. À l’heure actuelle, quand on a une garde (c’est-à-dire quand on a travaillé toute la journée et qu’on enchaîne pour la nuit), on a le droit à un repos de garde le lendemain. Quasiment tous les services, même en médecine, ont leur repos de garde et ça c’est une grande victoire pour nous. » Mais Aurélie reconnaît aisément que, selon les domaines, les situations ne sont pas égales : « En pharmacie, en règle générale, on est quand même assez protégés, on a du temps pour nous, détaille-t-elle. Il y a vraiment des spécialités où les internes galèrent. En première année, quand je sortais de l’hôpital à 20h, j’avais l’impression que c’était tard, alors que certains de mes amis sortaient à 22h. Quand c’est comme ça tous les soirs, c’est compliqué. Les spécialités de chirurgie surtout. »

Et ces situations ne sont pas toujours faciles à déceler. Certains internes, trop fiers, assurent gérer leurs conditions de travail. Pourtant, en tant que présidente de l’association des internes en pharmacie et biologie de Grenoble, Aurélie affirme à demi-mots que certains d’entre eux viennent se confier à elle, épuisés. Fatigués des longues journées de travail, du stress, ou encore d’une compétition permanente.

Aurélie admet en souriant être en décalage avec certaines de ses amies : « Je vais à leur mariage ou je vais les voir à l’hôpital parce qu’elles viennent d’accoucher. On n’a pas du tout la même avancée dans la vie personnelle. » Mais bien dans sa peau et dans son métier, Aurélie ne regrette pas une seule seconde d’avoir choisi cette voie.

 

« On nous demande trop de choses… On a déjà passé PACES, l’internat, quoi d’autre encore ? »

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Sacha Rabeuf, 23 ans, interne au CHU de Grenoble en pharmacie hospitalière.

« Quel est le meilleur souvenir de tes années de pharmacie ? » Silence. Sacha Rabeuf sourit, gênée. Sa gorge se serre, sa voix se coupe mais laisse s’échapper un inaudible « Je ne sais pas. »

Pourtant, des bons moments, la jeune femme de 23 ans aux yeux pétillants et à la voix claire pourrait en citer bien d’autres. Sortir avec ses amis ou faire de la randonnée, voilà à quoi elle occupe le peu de temps libre dont elle dispose. Un bon bagage de 5 ans d’études et trois de plus qui l’attendent, cela ne fait aucun doute : Sacha est interne en deuxième année de pharmacie hospitalière.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas pré-destinée aux métiers de la santé : « Je voulais faire une école de commerce, puis une prépa… J’ai finalement choisi de faire la PACES parce qu’on est bien obligé de faire un choix sur APB. On perd clairement un an de sa vie à travailler, mais je l’ai décidé par élimination », se rappelle-t-elle, les yeux rieurs.

Pharmacie, c’est ce qu’elle visait. Aujourd’hui, Sacha est à l’internat de Grenoble. Stages à temps-plein, diplômes universitaires en plus pour gonfler le CV, un rythme fatiguant pour Sacha: « Je m’en sors mais je n’arrête pas. Je ne dors jamais. En fait, il ne faut pas dormir. Aujourd’hui, ça ne suffit pas de faire 9 ans d’études. On nous demande trop de choses, on nous demande de faire nos preuves en permanence. On a déjà passé un concours en PACES et l’internat, quoi d’autre encore ? », soupire l’étudiante. Coup de chance pour ces futurs diplômés, la nouvelle loi santé vient de supprimer le concours de praticien hospitalier, une autre étape décisive pour enfin pouvoir exercer sa profession médicale. Ce n’est pourtant pas le quotidien de ces internes en pharmacie hospitalière qui les épuise : pas d’horaires imposés et les missions au cours de leurs stages doivent être réalisées dans un cadre assez souple. Le stress, le vrai, c’est celui de l’après : « Il y a beaucoup d’incertitudes sur l’avenir. Les places sont chères pour travailler en CHU. Donc, souvent, on assiste un pharmacien pendant 5 ans, à coups de CDD renouvelés avec le même salaire qu’un interne, les gardes en moins. C’est précaire, donc on part travailler en officine (pharmacie de ville, ndlr) à BAC +14… », lâche Sacha, sarcastique.

Une compétition permanente

Coups bas, pression constante et culpabilité, on pensait laisser cela à la PACES. Formatés à devenir des bêtes de concours et des machines à comparaison, la compétition fait toujours partie du quotidien des internes : « Si j’ai envie de commencer à 9h30 plutôt que 8h30 en finissant plus tard le soir, je sais qu’au petit-déjeuner on va me dire : « Ah bon, tu arrives à cette heure-ci en stage ? » ou si, à l’inverse, je pars tôt : « Ah tu sors tôt aujourd’hui ! ». Les autres te culpabilisent en permanence parce que, eux travaillent énormément. » Sacha sourit souvent, un peu mécaniquement. Elle se tord les mains, laisse s’échapper quelques mimiques malgré elle, parfois la colère prend le dessus : « Plein de choses sont dans la loi et ne sont pas appliquées. Si je suis de garde un samedi, je serai de repos le dimanche mais c’est le week-end donc je devrais pouvoir rattraper ce jour dans la semaine. Les chefs de service n’acceptent jamais. Tout le monde travaille énormément et demande à ce qu’on en fasse autant. J’aime mon métier mais je ne veux pas passer tout mon temps au travail. 4 ans comme cela, ce n’est pas possible. Je prendrai une pause pour voyager », conclut la future pharmacienne.

 

« Je ne ferai jamais une croix sur ma vie sociale »

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Valentin Merle-Bourg intègre tout juste sa deuxième année d’internat en chirurgie orthopédique au CHU de Grenoble. Bien qu’il lui reste encore cinq ans d’études devant lui, ce jeune médecin rompt avec l’image de l’interne en chirurgie dépassé, usé et au bord du burn-out. Mais cette réalité existe. Nous avons contacté plusieurs internes dans cette spécialité qui n’ont pas voulu donner suite à nos demandes d’interview. Seuls les futurs médecins pour lesquels l’internat se déroulent bien ont accepté de nous répondre.

Tout est passé au peigne fin. Son appartement, ses chaussures, sa coiffure, sa chemise repassée, tout est nickel et nettoyé avec la précision qui le caractérise. Ça tombe bien, il exerce en tant qu’interne en chirurgie orthopédique au CHU de Grenoble depuis maintenant deux ans. Pourquoi cette spécialité ? Tout coule de source, tout a un sens, un début et une fin logique pour Valentin : « J’aime le côté pratico-pratique. Tu opères une personne qui a le col du fémur cassé par exemple, elle est guérie, elle peut sortir », développe-t-il pragmatique. Pour accéder à cette spécialité, Valentin a dû passer le Concours des Épreuves Classantes Nationales (ECN) à la fin de la sixième année de son externat, permettant à l’étudiant de choisir une spécialité et une ville dans laquelle apprendre. Il en sort bien classé en 2017. Originaire de Lyon et séduit par les montagnes, Valentin décroche son premier choix et emménage dans la capitale des Alpes. Il passe alors du statut d’étudiant au bloc opératoire et gère son service et ses patients. Loin du rythme effréné d’autres spécialités en chirurgie, ses horaires sont assez fixes : « J’ai des amis qui sont dans d’autres spécialités -en chirurgie viscérale par exemple- qui finissent beaucoup plus tard, vers 22h-23h, surtout au CHU. Nous on fait du 7h30-18h en moyenne. Ça me va très bien ».

Du temps pour faire la fête aussi

A raison d’un peu moins d’une garde par semaine, la chirurgie orthopédique reste un plaisir pour Valentin, mais pas tout à fait une passion : « Mon truc c’est la course à pied. La médecine n’a jamais été une vocation pour moi et ne sera jamais une passion. C’est un « taff » cool qui me convient bien », lâche-t-il souriant. Même si l’hiver est plus compliqué pour cette spécialité car les chutes en ski se multiplient, Valentin reste serein. « J’arrive à gérer le stress. Je me souviens encore qu’à partir de la 4e année avant l’ECN, je me mettais la pression tout seul.  Pourtant, mes potes me disaient que j’étais assez insupportable car j’ai toujours réussi à sortir tous les samedis soirs. J’en connais qui ne prennent aucunes vacances, ni un dimanche. Je ne pense pas que j’aurais tenu dans d’autres spécialités », avoue-t-il.

Son ambition ? Travailler en clinique où les horaires sont plus souples qu’en hôpital et ne pas s’exténuer au travail. «  J’ai envie de continuer à avoir une vie sociale, de fonder une famille, je ne ferai jamais une croix dessus. Je ne suis pas du tout carriériste. Je me vois bien avoir mon petit programme réglé », déclare-t-il en se frottant les mains. « Détendu, satisfait et motivé », ne sont sûrement pas les premiers adjectifs qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense aux conditions des internes dans certaines spécialités. Pourtant, Valentin montre un autre versant, une autre façon de vivre son internat, en toute quiétude.

Justine Guitton-Boussion et Venantia Petillault