Musée de Grenoble : « L’Égypte antique ne se limite pas aux momies ou aux pharaons »

Par | Publié le 23 janvier 2019

Interview. C’est une exposition sans précédent dans la capitale des Alpes que propose le Musée de Grenoble jusqu’au 27 janvier : « Servir les dieux d’֤Égypte ». L’occasion de faire remonter le temps aux visiteurs, à la découverte d’un temple de Karnak. Valérie Huss, conservatrice du patrimoine au Musée de Grenoble, a pris part à l’élaboration de l’exposition et en révèle les coulisses.

Quelques sarcophages présentés dans l'exposition au Musée de Grenoble. Photo : Clotilde Dumay

Quelques sarcophages présentés dans l’exposition au Musée de Grenoble. Photo : Clotilde Dumay

Interview : Valérie Huss, conservatrice du patrimoine au musée de Grenoble

L’Avant-Post : Combien de temps est nécessaire à la préparation d’une telle exposition ?

Valérie Huss : Il faut plus d’une année. Un partenariat a été établi entre le Louvre et le musée de Grenoble. Ils ne se sont pas contentés de nous prêter des collections, mais ils nous ont mis à disposition un conservateur pour tenir le rôle de commissaire scientifique. Nous n’avions pas de spécialiste en égyptologie au sein du Musée de Grenoble. Or, il nous fallait le concours d’égyptologues pour élaborer une exposition aussi complexe.

Mais les pièces présentées ne proviennent pas uniquement du Louvre…

V.H. : Le Louvre nous a prêté 200 pièces. Une trentaine d’autres proviennent du Musée de Grenoble. Et le reste vient d’autre prêteurs extérieurs comme le British Museum, le Musée de Berlin, le Musée de Boulogne-sur-Mer, la Bibliothèque nationale de France, la Sorbonne…

Cette exposition met en avant les dieux d’Égypte. C’est donc une démarche volontaire de ne pas présenter de momies par exemple, que beaucoup de visiteurs attendent pourtant ?

V.H. : Effectivement, on ne parle pas de pharaons, ni de momies ou de pyramides, parce que l’Égypte antique ce n’est pas que cela.Nous souhaitions mettre en avant le fait que le musée de Grenoble conserve une importante collection d’antiquités égyptiennes. Une exposition sur l’֤Égypte y est donc parfaitement légitime, alors que nous avions plutôt l’habitude d’y voir des expositions d’art moderne et contemporain. Nous nous sommes donc appuyés sur nos collections : un certain nombre de nos pièces proviennent du temple d’Amon, de Karnac et de la troisième période intermédiaire. L’exposition a donc été élaborée sur cette thématique très resserrée : le temple d’Amon à la troisième période intermédiaire.

À quel genre de public souhaitez-vous vous adresser avec cette exposition ?

V.H. : Vraiment à tous les publics. Cette exposition fait un état des lieux de la recherche en égyptologie puisque nous avons pu bénéficier des avancées les plus récentes. D’autant que la recherche est extrêmement vivante : il y a de nouvelles découvertes tous les jours. Elle est accessible à tout le monde : même si on ne souhaite pas rentrer complètement dans la complexité du sujet, on peut s’émerveiller devant ces objets magnifiques. Nous avons fait appel à une scénographe qui a élaboré le parcours, la mise en lumière, les vitrines, ce qui contribue à la magie. Il y a des visites guidées pour tous les âges et types de publics, des livrets et parcours pour les enfants…

Quelle est la fréquentation de cette exposition depuis son lancement ?

V.H. : Nous avons atteint les 112 000 visiteurs. Mais on ne se projette pas sur un nombre de visiteurs lorsque l’on élabore l’exposition, c’est tellement fluctuant. Il s’agit toutefois de l’une des plus belles fréquentations qu’ait connu le musée pour une exposition temporaire. C’est aussi parce que le thème s’y prête.

Peut-on imaginer une prolongation de cette exposition au-delà du mois de janvier ?

V.H. : Non, on ne peut pas prolonger ce genre d’exposition. C’est très complexe en termes d’organisation car des conventions sont passées avec les prêteurs. Les retours des œuvres sont déjà calés. Qui plus est, certaines des pièces sont très sensibles à la lumière, comme les papyrus, et ne peuvent donc pas être présentées plus de trois mois.

Aujourd’hui, de nombreux pays émettent le souhait de rapatrier chez eux certaines pièces disséminées dans des musées du monde entier. Dans ce contexte, parvenez-vous encore à agrémenter vos collections ?

V.H. : On ne prélève plus d’objets sur place pour les ramener : cela se faisait au XIXème siècle. S’il nous arrivait de compléter notre collection, ce serait par des achats à d’autres musées. Mais nous procéderions plus à des dépôts, c’est-à-dire des sortes de prêts de longue durée, de plusieurs années. Le musée d’origine reste propriétaire de l’objet mais nous le met à disposition.

Quelles pièces êtes-vous le plus fière de pouvoir présenter au public dans cette exposition ?

V.H. : C’est difficile à dire. Mais ce qui me satisfait, c’est que cette exposition nous a permis de conduire un programme de restauration de nos cercueils et donc de faire des découvertes sur certaines de nos pièces. Des spécialistes sont venus les étudier, ont réinterprété les hiéroglyphes qu’elles arborent. En 25 ans, le regard porté sur ces objets est différent : ils ont pu être mis en relation avec des pièces d’autres musées.

Propos recueillis par Clément Grillet

 

Regard sur une exposition sans précédent

Une des salles composant l'exposition "Servir les dieux d'Égypte" au Musée de Grenoble. Photo : Clotilde Dumay

Une des salles composant l’exposition « Servir les dieux d’Égypte » au Musée de Grenoble. Photo : Clotilde Dumay

Reportage. C’est une exposition sans précédent qui se tient au musée de Grenoble depuis le 25 octobre. Avec « Servir les dieux d’Égypte », le musée rend un bel hommage au temple de Karnak. Sur une surface de 1 500 mètres carrés, les visiteurs peuvent ainsi découvrir une impressionnante collection de cercueils, statues, bijoux, amulettes et autres papyrus. Des objets provenant tout aussi bien des salles du musée grenoblois que du Louvre donc, et qui offrent aux visiteurs un formidable voyage dans le temps. Certaines pièces impressionnent d’ailleurs par leur excellent état de conservation, malgré les 3 000 ans qui se sont écoulés avant leur arrivée jusqu’à nous. Chaque salle explore une thématique : les rites funéraires, la vie des prêtres, etc. Précisons toutefois que l’exposition se consacre à la découverte, à l’organisation et au rôle d’un temple égyptien : par conséquent, aucune momie à l’horizon, bien que des sarcophages soient présentés.

Outre les vitrines et objets traditionnellement présentés, les organisateurs ont tenu à proposer une scénographie de qualité, en jouant sur les éclairages notamment. Des grands panneaux informatifs illustrés guident le public de salles en salles, parfois agrémentés d’écrans diffusant des vidéos explicatives. Qu’ils souhaitent en apprendre davantage sur les fouilles archéologiques ayant permis d’exhumer ces objets ou sur le rôle des prêtres et prêtresses par exemple, les visiteurs trouveront des réponses à leurs questions.

L’autre force de cette exposition est de savoir se rendre accessible à un public varié. Les enfants, qu’ils viennent en famille ou dans le cadre scolaire, bénéficient d’un carnet de visite pédagogique. D’autant que des activités leur sont dédiées chaque mercredi et durant les vacances : de la construction de maquettes de temples à l’écriture en hiéroglyphes notamment. Pour les visiteurs un peu plus âgés, mais surtout plus connectés, une application payante est même proposée.

Les visiteurs rencontrés à la sortie sont généralement satisfaits. Ainsi, Emeline, jeune trentenaire, estime que « les panneaux informatifs sont très complets », ce qui rend selon elle les audioguides « pas vraiment nécessaires ». Laura au contraire, juge que l’audioguide permet « d’apporter plus de précisions ». Elle souligne également la qualité de la scénographie. Du côté des détracteurs, Éric regrette une exposition « très technique et froide » et déplore de ne pas avoir retrouvé les mêmes sensations que lors de sa visite au Louvre. Florent, quant à lui, s’avoue surpris de ne pas avoir vu de momies et évoque une présentation « un peu vieillotte ». Et parce que la vérité sort de la bouche des enfants, le mot de la fin sera pour Rosalie, sept ans,  qui ressort de sa visite avec le sourire et confie avoir aimé l’exposition. Elle a toutefois son sujet d’étonnement bien à elle après avoir vu les sarcophages : « Ils étaient plus grands que moi, pourtant je pensais que les Égyptiens étaient petits ! »

Clément Grillet